Recherches en Mauritanie

Collaboration entre les systèmes de santé modernes et traditionnels: approche méthodologique

Nous avons développé une méthodologie applicable sans modification majeure dans un large éventail de contextes géographiques et culturels. Inspirée par une proposition du Prix Nobel de Physique Feinman Richard, elle est basée sur la comparaison des pronostics ainsi que sur le suivi clinique des patients consultant des guérisseurs traditionnels sur une base volontaire. En 2007, plus de 170 patients d’un guérisseur traditionnel à Nouakchott en Mauritanie ont accepté de prendre part à une étude pilote qui a démontré l’intérêt de notre approche et sa faisabilité.

Notre action s’est axée sur trois points :

  • La promotion et l’application d’une méthodologie originale permettant une évaluation simple et à faible coût des pratiques de santé traditionnels – même si ces traitements varient pour chaque patient et sont basés sur un système de diagnostic qui est complètement différent du nôtre.
  • La formation pour une intégration contrôlée de certaines pratiques traditionnelles dans les centres de santé modernes.
  • La promotion d’un dialogue entre les systèmes de santé traditionnels et modernes.

Equipe de collaboration en Mauritanie

Genèse du projet

La Mauritanie peut s’enorgueillir d’une médecine traditionnelle à la fois dynamique et plongeant ses racines aux sources même de la médecine moderne.Il s’agit d’un savoir écrit, dérivant en droite ligne de la médecine hypocratique et de ses grands successeurs arabes tel Ibn Sina (Avicenne), Ibn Rochd (Averroès) ou encore Kuhin Al’-Attar.

S’appuyant sur la théorie des « humeurs » et des « tempéraments », cette médecine fait très largement usage d’une vaste pharmacopée basée sur des produits minéraux, végétaux ou animaux.

Collaboration locale avec Médecins Du MondeDès la fin des années 90, l’association « Médecins du Monde » (Suisse) commençait à s’intéresser au rôle des pratiques traditionnelles en Mauritanie. Une enquête préliminaire, menée dans le Nord-mauritanien, démontra l’intérêt et l’ouverture des praticiens traditionnels pour une étude scientifique de leurs pratiques. Ce premier travail faisait aussi ressortir certaines difficultés rencontrées par la médecine traditionnelle, omniprésente mais souffrant d’une dévalorisation face aux jeunes générations, ainsi que des relations parfois délicates avec la médecine moderne.

Dès 1999, un partenariat fut mis sur pied entre  » Médecins du Monde » et l’ONG mauritanienne « Stand Up Solidarité », ainsi qu’avec l’un des représentants reconnus de la médecine traditionnelle mauritanienne : Mohammed Yeslem Ould Maghari. D’autre part, le Dr Oudaa, responsable du dispensaire principal du quartier de Toujounine, a lui aussi accepté de s’impliquer dans ce projet.

Buts du projet

Les objectifs principaux de ce projet étaient les suivants :

  • Promouvoir l’étude scientifique de la médecine traditionnelle mauritanienne
  • Améliorer les relations entre système de santé traditionnel et système de santé moderne
  • Aider à la sauvegarde, à la perpétuation et à l’amélioration du patrimoine traditionnel en matière de santé
  • Aider à la diffusion internationale des études scientifiques menées sur la médecine traditionnelle mauritanienne.
  • Promouvoir une gestion durable des matière premières nécessaires à la médecine traditionnelle mauritanienne.

Méthodologie

Afin de mettre en évidence les forces et les faiblesse de la médecine traditionnelle en Mauritanie, un suivi clinique moderne des 170 patients de la clinique traditionnelle de Mohammed Yeslem Ould Maghari a été mis sur pied.

Ce ne seront pas moins de cinq médecins européens qui se relayeront afin d’assister aux consultations de la clinique traditionnelle. Sans intervenir (sauf exceptions) dans les soins proposés aux patients, ces médecins ont établi, pour chaque patient, un diagnostic moderne, un pronostic ainsi qu’un dossier de suivi médical. Ils ont également noté le pronostic du praticien traditionnel, ainsi que l’évolution réelle des patients.

Les partenaires du projet se sont explicitement accordés sur la confidentialité des données concernant les patients, ainsi que sur les questions de propriété intellectuelle, l’option choisie étant de n’échanger que des connaissances qui pourraient être librement divulguées. Toutes ces données ont été analysées selon des méthodes d’épidémiologie. Il a ainsi été possible d’évaluer les avantages et les inconvénients des traitements proposés par la clinique traditionnelle, en comparaison avec les résultats que l’on pourrait attendre dans les services de santé modernes voisins.

Résultats obtenus

En plus des données médicales et des informations démographiques, l’opinion des patients sur la qualité et l’efficacité des soins reçus ont été relevés. On constate que les patients choisissent le type de médecine à laquelle ils recourent en fonction de leur pathologie.

  • A la clinique de médecine traditionnelle, les patients présentent le plus fréquemment des pathologies chroniques, des problèmes digestifs fonctionnels, des handicaps physiques ou mentaux, des situations de fin de vie.
  • Au dispensaire moderne, par contre, ce sont les infections respiratoires aiguës, les diarrhées du jeune enfant et les caries dentaires qui prédominent.

L’évolution observée des patients de la clinique traditionnelle a été, dans la plupart des cas, similaire à ce qu’un médecin moderne aurait pu attendre dans son dispensaire. Cela ne signifie pas que les médecines modernes et traditionnelles sont équivalentes, mais que chacune d’elles peut revendiquer un rôle spécifique.

Les analyses épidémiologiques ont permis de mettre en évidence la grande qualité des soins dispensés par la clinique traditionnelle, ainsi que la satisfaction de la grande majorité des patients.

Limitations

Il faut relever les limitations suivantes, inhérentes à la méthodologie et aux moyens mis en jeux :

  • L’échelle d’évaluation était d’une précision modeste.
  • Les médecins généralistes et les tradipraticiens ont pu être parfois influencés, dans leurs appréciations de l’évolution du patient, par le souvenir de ce qu’ils avaient pronostiqué.

Comme l’étude a été menée dans une seule clinique traditionnelle, on ne peut pas tirer de conclusion générale quant à la médecine traditionnelle en Mauritanie.

Bilan et perspectives

En résumé, ce travail s’avère extrêmement encourageant car il montre qu’un language commun peut être trouvé afin d’établir une véritable coopération entre systèmes de soins.

Il faut souligner ici qu’au cours de ce projet, les contacts répétés entre le Dr Oudaa et Mohammed Yeslem Ould Maghari ont aboutit tout naturellement à la mise sur pied de rencontres régulières où ces représentants de deux systèmes de médecine échangent chaleureusement leurs savoirs et leurs problèmes.

Ce projet prouve aussi, d’une manière scientifique rigoureuse, l’intérêt de la médecine traditionnelle mauritanienne, et plaide pour de plus amples études. Il suggère aussi que, pour certaines pathologies, la médecine traditionnelle mauritanienne pourrait prendre en charge un nombre important de patients, ce qui allègerait d’autant le travail des services de la médecine moderne.

Les perspectives ouvertes sont donc remarquables, il s’agit maintenant d’aller de l’avant et d’utiliser ces résultats pour promouvoir le plus largement possible une collaboration des systèmes traditionnels et modernes vers le but commun : la santé publique.

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